Fei Dewei


  Magiciens de la Terre  n’est pas seulement une exposition qui a dévoilé un grand nombre d’artistes inconnus d’Occident devenus incontournables ces vingt dernières années, mais elle a aussi créé une situation neuve et irréversible sur la scène internationale. Jamais une exposition n’a ouvert une telle perspective pour l’évolution de l’art. A partir de Magiciens de la Terre, les expositions dites « internationales » n’ont plus pu échapper à ce modèle et aux questions qu’il a soulevées. Il y a un avant et un après Magiciens de la terre.

Il est important pour moi de souligner que cette exposition permet de faire correspondre la grande ouverture de l’art occidental avec celle de l’art chinois à ce moment crucial. La participation des artistes chinois Huang Yong Ping, Gu Dexin et Yangjiechang montre combien les choix étaient pertinents et précis. Elle témoigne de la qualité et de la force qu’a suscité  Magiciens de la Terre .  

J’ai eu la grande chance de participer à l’organisation de cette exposition en ce qui concerne les artistes chinois. J’ai été invité en France par la Délégation aux Arts Plastiques en 1986 dans le cadre d‘un échange culturel pour y donner des conférences pendant 8 mois. Dès le premier jour, Jean-Hubert Martin est apparu dans le petit dîner de bienvenue à Paris. Deux mois après, il m’a demandé de visionner les 1200 diapositives sur l ‘avant-garde chinoise que j’avais apportées pour mes conférences. Après une projection durant deux jours pour lui et son équipe, Jean-Hubert, enthousiasmé, a décidé d’inclure des artistes chinois dans son projet et de faire un voyage en Chine.

Le 2 novembre 1987, il est arrivé en Chine, deux semaines après avoir été nommé directeur du Musée national d’art moderne Centre Pompidou. C’était le premier curator occidental qui atterrissait en Chine pour visiter des ateliers dans différentes villes (Pékin, Nankin, Shanghai, Hangzhou, Xiamen et Canton). Jusqu’à ce jour, le monde artistique chinois et le monde occidental n’avaient eu aucun contact réel pendant 40 ans. En accompagnant Jean-Hubert, j’ai eu l’occasion de voir de près comment un curator européen travaillait pour une exposition et comment il établissait un dialogue équitable entre lui et l’artiste. Les rencontres et les discussions avec les nombreux artistes chinois ont marqué leur réflexion et leur travail pour de longues années.

Magiciens de la Terre est aussi une exposition qui a profondement changé ma vie personnelle. A la suite de l’invitation au colloque de cette exposition, ma date de départ a coïncidé avec le mouvement de la place Tian’anmen en 1989. Je suis parti le lendemain de l’évènement. Je ne pouvais pas retourner dans mon pays à cause de la situation exceptionnelle à l’époque. J’ai décidé de rester en France, avec deux autres artistes chinois de Magiciens de la Terre, Huang Yong Ping et Yang Jiechang, et de débuter une autre vie.

Ma « deuxième vie » en France me permet de témoigner, dans mes activités professionnelles avec différents pays, au fil des ans depuis 90, combien le monde de l’art a radicalement changé depuis Magiciens de la Terre.

Fei Dawei